Le coût humain des coupures d'Internet en Inde
En bref
- Bien que l'Inde ait numérisé des services essentiels, le gouvernement autorise toujours les autorités locales et étatiques à suspendre l'accès à l'internet.
- Les récentes fermetures régionales de l'internet et les blocages de services ont mis en évidence les conséquences involontaires de ces actions sur la société.
- Plutôt que de recourir à des fermetures générales, les autorités doivent explorer d'autres mesures pour répondre aux préoccupations en matière de sécurité, tout en veillant à ce que les droits, la sécurité et l'accès aux services essentiels ne soient pas compromis.
L'Inde a rapidement adopté la gouvernance numérique, en intégrant l'internet dans des services publics essentiels tels que les soins de santé, les services bancaires, les transports et l'éducation. Dans le cadre du programme phare Digital India du gouvernement indien, 9,2 milliards de documents ont déjà été numérisés et remis aux citoyens, et 1,38 milliard de cartes Aadhaar (numéros d'identité uniques des citoyens) ont été délivrées, couvrant ainsi la quasi-totalité de la population.
Malgré la numérisation de ces services essentiels, le gouvernement autorise toujours les autorités locales et étatiques à suspendre l'internet pour "endiguer la désinformation" et "maintenir l'ordre public". Au-delà des désagréments immédiats, ces interruptions affectent les services essentiels, l'activité économique et la sécurité publique.
| Internet Shutdown Process | Details |
|---|---|
| Authority to Order Internet Shutdowns | Only the Union Home Secretary (for the central government) or the State Home Secretary (for the state government) can authorize Internet shutdowns. In urgent cases, a Joint Secretary-level officer may issue the order, but it must be confirmed within 24 hours by the Home Secretary. |
| Grounds for Suspension | Internet services can only be suspended in cases of public emergency or public safety. Decisions must be based on necessity and proportionality, considering threats to law and order, national security, or public interest. |
| Duration and Review Mechanism | The initial suspension order is valid for up to 15 days. A Review Committee must assess the order within five working days. The committee includes:— Cabinet Secretary (Central level) or Chief Secretary (State level)— Secretary to Government of India in Legal Affairs or State Law Secretary— Telecom Secretary or State Home Secretary. |
| Transparency and Accountability | The 2017 Rules do not mandate public disclosure of shutdown orders, leading to transparency concerns. There is no explicit requirement for the government to publish reasons for shutdowns or allow real-time legal challenges. |
Ce rapport examine l'impact humain de trois fermetures récentes de l'Internet en Inde, en se demandant si leur application l'emporte sur les perturbations qu'elles provoquent.
Étude de cas n° 1 : la ruée sur le Mahakumbh et le silence numérique
Le 29 janvier 2025, une bousculade a éclaté à Prayagraj, dans l'Uttar Pradesh, lors du Maha Kumbh Mela, un pèlerinage de 45 jours au cours duquel environ 450 millions de fidèles se rassemblent le long du Gange pour une baignade sacrée.
Alors que le chaos s'installait, des vidéos et des images de la tragédie ont rapidement commencé à circuler sur les médias sociaux. Préoccupé par la diffusion de fausses informations, le ministre en chef de l'Uttar Pradesh, Yogi Adityanath, s'est rendu sur X, exhortant les gens à éviter les contenus non vérifiés et annonçant des mesures strictes à l'encontre de ceux qui répandent des faussetés.
Les rapports officiels sur les victimes ou le nombre de morts étaient notablement absents, car les services Internet auraient été suspendus ou restreints localement - bien qu'aucune confirmation officielle n'ait été fournie. Cette coupure des communications a retardé les efforts d'intervention d'urgence, laissant les victimes sans aide immédiate et les parents en détresse dans l'incapacité de contacter leurs proches. Le Shahi Snan (trempage sacré) a été temporairement interrompu, ce qui a ajouté aux perturbations. Il a fallu 15 heures au gouvernement pour publier un bilan officiel des victimes. Nombreux sont ceux qui s'interrogent sur son exactitude, car les personnes bloquées continuent de chercher leurs proches disparus, sans savoir s'ils sont vivants ou décédés.
Les coupures d'Internet dans ces situations exacerbent le chaos au lieu de l'endiguer. Lorsque la détresse atteint son paroxysme, les gens s'efforcent de communiquer, de demander une aide médicale ou de localiser les membres de leur famille disparus. Un accès sans faille à l'internet aurait pu rationaliser les opérations de sauvetage, atténuer les souffrances humaines et faciliter la gestion des foules afin d'éviter les débordements.
Cet incident soulève une question cruciale : La prévention de la désinformation doit-elle primer sur la garantie d'un accès immédiat aux services d'urgence et aux informations vitales par le biais d'Internet ?
Étude de cas n° 2 : Violence à Sambhal et fermeture d'Internet : Une panne numérique dans un contexte de crise
Le 24 novembre 2024, le magistrat du district de Sambhal, Rajendra Pensia, a ordonné la fermeture d'Internet pendant 24 heures à la suite de violences survenues lors d'une enquête sur une mosquée. La fermeture a été officiellement justifiée pour prévenir la désinformation et maintenir l'ordre public. (voir la page de l'événement).
Mesures prises pendant la fermeture :
Les écoles ont été fermées.
L'entrée de personnes extérieures, d'organisations et de représentants publics a été restreinte sans autorisation officielle.
Déploiement d'un important dispositif de sécurité dans tout le district.
Une enquête magistrale a été ordonnée sur l'incident.
After the #violence in Sambhal, holiday in all schools and #internet service has been closed. District Magistrate Sambhal has stopped the entry of outsiders and public representatives in #Sambhal.#SambhalJamaMasjid #SambhalViolence pic.twitter.com/xGy2GkXPPH
— Devesh , वनवासी (@Devesh81403955) November 25, 2024
Que s'est-il passé pendant les violences ?
- Cinq personnes sont décédées des suites de blessures par balle.
- Près de deux douzaines de personnes, dont des policiers et des hauts fonctionnaires, ont été blessées.
- Les tensions sont montées d'un cran en raison d'un grand rassemblement près de la mosquée.
Les habitants affirment que l'Internet a été coupé avant que les violences n'éclatent, ce qui a empêché la documentation en temps réel des événements. Aucun ordre gouvernemental accessible au public ne confirme cette coupure, ce qui soulève des inquiétudes quant à la transparence. Sans accès à Internet, les récits alternatifs et les preuves qui émergent habituellement en ligne ont été effectivement supprimés.
Malgré la réputation de Sambhal en matière de gouvernance numérique, la page officielle X du magistrat du district est restée active ce jour-là, mettant en avant les réalisations du district, sans pour autant mentionner la suspension de l'Internet. Cela souligne les graves conséquences d'une brusque coupure de l'Internet, qui laisse les citoyens mal informés à un moment critique.
Pendant la fermeture :
Plusieurs passagers ont été bloqués à Sambhal, n'ayant pas pu s'enregistrer sur le web pour un vol, ce qui a entraîné des retards de voyage et des pertes d'argent.
🚫 Une campagne de don de sang a été interrompue.
Des milliers de transactions financières ont été interrompues à mi-parcours, et aucune donnée concrète sur l'ampleur de l'impact n'est disponible.
🚫 Plusieurs hôpitaux publics ont signalé des retards dans les opérations médicales critiques.
Cet incident soulève une autre question fondamentale : La modération de l'information par le gouvernement justifie-t-elle qu'une région entière soit privée d'un accès numérique vital ?
Étude de cas n° 3 : blocage des services dans le district de Bhadrak
Le 28 septembre 2024, le gouvernement d'Odisha a pris des arrêtés d'interdiction restreignant l'accès aux services Internet tels que WhatsApp, Facebook, Instagram et Snapchat (Voir la page de l'événement). L'ordre a été appliqué en vertu d'une section critique 5(2) de la loi indienne sur le télégraphe, 1885, en conjonction avec la règle 2(1) des règles de suspension temporaire des services de télécommunications (urgence publique/sécurité publique), 2017.
Cet événement est préoccupant à plus d'un titre :
- Pas de contrôle judiciaire: Contrairement à certains pays où les tribunaux contrôlent les décisions de fermeture, les fermetures en Inde sont des décisions de l'exécutif sans approbation judiciaire préalable, ce qui donne des pouvoirs exceptionnels à l'exécutif pour fermer mais ne rend pas public le contrôle de ces décisions, ce qui les rend moins responsables.
- Manque de transparence: Les ordonnances ne sont pas toujours rendues publiques, ce qui rend leur contestation difficile.
- Impact économique et social: Les fermetures affectent les entreprises, l'éducation, les soins de santé et les services d'intervention d'urgence, nuisant souvent de manière disproportionnée aux pauvres et aux communautés dépendantes du numérique. Elles touchent également les personnes dont les compétences numériques sont limitées, ce qui rend difficile la compréhension des effets croisés des services numériques.
Les implications plus larges du blocage des services vont au-delà des incidents isolés dans des régions spécifiques. Elles affectent des paysages sociaux, économiques et politiques plus larges, notamment les services de santé, les prestations sociales, l'éducation, les services bancaires et les transports, laissant les citoyens vulnérables à des moments critiques.
| Services Impacted | Effects of Internet Shutdown/ Service Blocking |
|---|---|
| Healthcare | Telemedicine services are halted, emergency assistance is delayed, and hospitals cannot access patient records. |
| Banking and Payments | UPI transactions fail, digital banking is inaccessible, ATM withdrawals are disrupted, and businesses suffer losses. Impacts on government welfare disbursements, such as pension payments, disability, and other direct beneficiary schemes. |
| Education | Online classes are disrupted, students lose access to study materials, and exams are postponed or canceled. |
| Public Transport | Railway ticketing and airport check-ins are disrupted, ride-hailing services are unavailable, and passengers are stranded. This affects logistics and supply chains (for example, causing delivery delays for essential goods). |
| Emergency Services | Delays in law enforcement coordination, blood donation drives are interrupted, and citizens cannot report incidents. |
| Digital Governance | Citizens cannot access government services, e-document verifications are halted, and health schemes, insurance, grievances, and redressals are affected. |
Plutôt que de recourir à des fermetures générales, les autorités doivent explorer d'autres mesures pour répondre aux préoccupations en matière de sécurité tout en veillant à ce que les droits, la sécurité et l'accès aux services essentiels ne soient pas compromis. Le coût réel d'une fermeture d'Internet n'est pas seulement économique : il se mesure en vies perdues, en opportunités manquées et en fractures sociétales aggravées.
A suivre.
Saadia Azim, experte indienne en politique publique, mène des recherches approfondies sur la fracture numérique et défend activement les droits de l'internet. En tant que vice-présidente chargée de la publicité du chapitre de Kolkata de l'Internet Society, elle joue un rôle clé pour combler le fossé entre l'accessibilité numérique et la gouvernance.
Les opinions exprimées par les auteurs de ce blog sont les leurs et ne reflètent pas nécessairement celles de l'Internet Society.
Photo de Dibakar Roy via Pexels.
