Quand les réseaux restent opérationnels, mais que les services disparaissent
En résumé :
- La coupure d'Internet survenue en Iran en juin 2025 n'était pas simplement un black-out national : de nombreux réseaux restaient visibles dans les données de routage mondiales, tandis que les services qu'ils hébergeaient devenaient inaccessibles depuis l'extérieur.
- À l'aide de mesures du niveau de service, les chercheurs ont mis en évidence que la panne s'était déroulée par phases, s'était étendue à l'ensemble des réseaux et des services, et que la reprise s'était faite de manière inégale.
- Les mesures du niveau de service peuvent compléter la surveillance des coupures d'Internet en mettant en évidence des perturbations que les données de routage et l'accessibilité IP, à elles seules, pourraient ne pas détecter.
On parle de « coupures d'Internet » lorsque la connectivité à Internet est délibérément restreinte ou interrompue à l'échelle d'un pays, d'une région ou d'un réseau. Ces phénomènes sont souvent décrits en termes généraux : des routes de routage disparaissent, des réseaux deviennent inaccessibles ou le trafic réseau chute.
L'article que j'ai rédigé avec mes collègues, intitulé «Caractérisation de la coupure nationale progressive d’Internet en Iran en 2025 : une action progressive et décentralisée», examine la coupure d’Internet en Iran de juin 2025 sous un angle différent : celui de la disponibilité des services réseau.
Nous avons constaté que les réseaux iraniens restaient largement visibles au sein du système de routage mondial, tandis que de nombreux services hébergés au sein de ces réseaux — notamment les services DNS, Web, de messagerie électronique et VPN — étaient devenus inaccessibles depuis l'extérieur du pays. Nous qualifions ce phénomène de « coupure au niveau des services ».
Le défi que représente la mesure des interruptions de service
Il est difficile de déterminer si les services Internet hébergés au sein des réseaux d'un pays sont disponibles, car l'espace de services est extrêmement vaste. Un pays peut héberger des millions de services répartis sur de nombreux réseaux, et il n'est pas possible de tester chaque service dans un délai aussi court.
Pour remédier à cela, nous avons eu recours à des mesures aléatoires plutôt qu’à des services de balayage suivant un ordre fixe. En répartissant les mesures sur différents réseaux et services, chaque courte fenêtre temporelle a permis d’obtenir un échantillon représentatif des services accessibles depuis l’extérieur de l’Iran, tout en réduisant les biais liés au moment ou à l’ordre des mesures.
Nous avons ensuite comparé ces mesures à l'activité normale du service au cours de périodes comparables. Cela nous a permis de constater à quel moment la disponibilité du service avait baissé de manière inhabituelle, généralisée et compatible avec cette interruption.
Ce que les indicateurs de niveau de service ont révélé
Nos mesures du niveau de service ont révélé que la coupure d'Internet en Iran en juin 2025 n'a pas constitué un événement ponctuel. Elle s'est déroulée par étapes, s'est étendue au fil du temps et a affecté différents réseaux et services de différentes manières.
Nous avons identifié quatre phases (figure 2) : deux phases de perturbations localisées, un arrêt à l'échelle nationale et une reprise progressive. La situation a commencé par des perturbations mineures, s'est aggravée pour aboutir à un arrêt beaucoup plus généralisé, puis s'est redressée de manière inégale.
L'impact s'est également étendu au fil du temps. D'après nos mesures, les premières perturbations ont touché les infrastructures et les services liés au tunneling, notamment le DNS, le NTP et les protocoles liés aux VPN, tels que l'IKEv2 et le L2TP. Par la suite, l'impact s'est étendu à des services plus courants, notamment le Web, la messagerie électronique et le transfert de fichiers (figure 3).
Sur l'ensemble des réseaux, la mise hors service et la reprise ont également été inégales. Certains réseaux ont été touchés plus tôt que d'autres, et certains ont mis plus de temps à se rétablir, ce qui laisse penser que l'incident n'a pas été appliqué ni levé de manière uniforme.
Au-delà de l'accessibilité du réseau
Des cas tels que la coupure d’Internet en Iran en juin 2025 suggèrent que les coupures d’Internet ne prennent pas toujours la forme de coupures nationales totales. Un réseau peut en effet rester accessible au niveau de la couche IP, tandis que l’accès à des services Internet importants au sein de ce réseau devient difficile, voire impossible, depuis l’extérieur. Dans de tels cas, se contenter de vérifier si une adresse IP ou un réseau est accessible peut ne pas permettre de cerner la manière dont l’accès aux services est réellement restreint.
La surveillance des interruptions au niveau des services offre une vision complémentaire. En mesurant plusieurs protocoles et services au fil du temps, elle permet d'identifier les services perturbés, les réseaux affectés, ainsi que le déroulement des perturbations et des processus de reprise.
Cela revêt une importance qui dépasse le cadre de la communauté technique. Pour les journalistes et les organisations de la société civile, les mesures au niveau des services peuvent permettre d’éviter de décrire une interruption de service uniquement comme « en ligne » ou « hors ligne ». Pour les décideurs politiques et les opérateurs de réseau, elles montrent que les différents réseaux et services peuvent être affectés de différentes manières, ce qui aide à hiérarchiser les services essentiels et à évaluer la reprise de manière plus précise.
Lisez l'article dans son intégralité et suivez notre présentation sous forme d'affiche lors de la conférence WWW 2026 pour en savoir plus.
Shibo Cui est doctorant à l'université de Tsinghua, sous la direction de Baojun Liu et en étroite collaboration avec Mingxuan Liu. Ses travaux de recherche portent sur la mesure de l'Internet et la surveillance des pannes sur Internet.
Les opinions exprimées par les auteurs de cet article de blog n'engagent qu'eux-mêmes et ne reflètent pas nécessairement celles de l'Internet Society.
